Carlos Ginzburg (8) / L'Homme invisible, Le Regard désirant - Arts / Numérisation / Fractals

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Carlos Ginzburg (8) / L'Homme invisible, Le Regard désirant

 

 

 

 

L'Homme invisible / le Regard désirant

 

 

 

1. Le regard photographique de l'Homme invisible 

 

Carlos Ginzburg_L'Homme invisible (1)_Documenta 13_2012La performance photographique de Carlos Ginzburg : l’Homme invisible, se poursuit depuis 2012 à travers les lieux publics les plus divers : Disneyland, expositions d’art internationales (Documenta 13, Kassel), Techno-parade et GayPride à Paris, sites urbains français ou étrangers les plus variés, etc. Muni en permanence de son appareil photonumérique compact – l’arme ultralégère du regard photographique –, Carlos photographie des scènes visuelles un peu au hasard de la rencontre, selon le désir du moment, à travers de grosses lunettes à monture en plastique noire, placées très en avant de l’objectif, sur lesquelles sont collés de larges guillemets blancs en papier cernés de noir, nouvelle manière de  « guillemeter » le Monde discrètement, son programme performatif depuis fin 2010-2011. Ainsi, les photographies en couleurs – et en très grand nombre : il en a pris déjà plusieurs milliers – saisissent le visible entre ces gros guillemets blancs cernés d’une bordure noire, comme s’il s’agissait de citations de parcelles de l’environnement visible, captées à partir d’un regard anonyme et invisible dans la foule. Les lunettes planent à différents niveaux : sur le mode « aérien » elles semblent planer un peu au-dessus de la foule, mais le plus souvent elles encadrent une partie des acteurs humains dans leur environnement (rue, galerie d’art, parc d’attraction, place publique, paysage, etc.).

[Photos ci-dessus et ci-dessous : Carlos Ginzburg, L'Homme invisible, Documenta 13, Kassel, 2012.]

 

 

Carlos Ginzburg_L'Homme invisible (2)_Documenta 13_2012Qui « regarde » à travers ou au-dessus des lunettes ? L’Homme invisible avance dans la foule à l’insu de tous – on devrait peut-être dire plutôt « l’être invisible » car ce n’est ni un homme ni une femme, c’est une sorte d’entité immatérielle qui n’a ni nom ni physionomie –, il « capte » en continu des scènes apparentes par l’effleurement de son survol et son immersion insoupçonnée, mais il ne voit (littéralement) rien, il ne fixe pas des apparences, il les traverse plus qu’il ne les perçoit, et c’est bien là ce qui fait – paradoxalement – sa perspicacité, sa force de pénétration. Regarder mais sans « voir », car ce que l’œil voit à la manière d’un objectif photographique n’est pas l’objet du regard, cet objet indéterminé mais intensément présent, chargé de présence indicible, qui  est immanent au visible sans s’y réduire en aucune façon, qui déborde de l’apparence en une sorte de nimbe qui ne peut jamais vraiment se prononcer ou s’énoncer « en clair ».

 

2. Le regard comme « objet a » (Jacques Lacan)

 

Carlos Ginzburg_L'Homme invisible (3)_Disneyland_2012Le regard de l’Homme (l’être) invisible, c’est à l’évidence cet « objet a » qu’évoque le psychanalyste Jacques Lacan, qui désigne le manque et « l’angle mort désirant » de la vision, que la vision de l’œil physiologique ne peut combler – l’angle mort, partie du champ de vision masquée, occultée, car le désir appelle un enchaînement de manques à être sans présentation singulière qui comblerait définitivement le manque, jusqu’à l’extinction même du désir... À cet égard, Jacques Lacan disait justement, dans son Séminaire (Livre XI) du 19 février 1964 : « Dans la mesure où le regard, en tant qu’objet a, peut venir à symboliser le manque central exprimé dans le phénomène de la castration, et qu’il est un objet a réduit, de par sa nature, à une fonction punctiforme, évanescente, il laisse le sujet dans l’ignorance de ce qu’il y a au-delà de l’apparence – cette ignorance si caractéristique de tout le progrès de la pensée dans cette voie constituée par la recherche philosophique.[1] »

 

C’est bien à un regard évanescent et « punctiforme » – réduit littéralement à un « point » euclidien, sans matérialité, ni étendue, ni épaisseur que nous confronte – ou nous affronte – Carlos Ginzburg comme des voyeurs jouissifs contraints de voir, dans ses pérégrinations photo-erratiques, s’effaçant intégralement de l’image au profit des lunettes impersonnelles et indiscrètes. Ce que nous « voyons » optiquement n’est pas ce que le regard de l’être invisible, lui, observe en situation de manque indéfiniment iCarlos Ginzburg_L'Homme invisible (4)_Disneyland_2012nassouvi. Ce serait donc un leurre que nous révèle chaque image de la série « infinie » des regards invisibles – car il ne peut s’agir que d’une série potentiellement infinie, le manque s’imposant de manière obsessionnelle indéfiniment réitérée –, en mêlant de manière ambivalente la jouissance et la douleur du manque, jusqu’à la fin du désir d’être comme accomplissement de soi impossible, au-delà (hypothétique) du manque à être.

 
Lisons à nouveau Jacques Lacan (Livre XI, 4 mars 1964) : « Dès le premier abord, nous voyons, dans la dialectique de l’œil et du regard, qu’il n’y a point coïncidence, mais foncièrement leurre. Quand, dans l’amour, je demande un regard, ce qu’il y a de foncièrement insatisfaisant et de toujours manqué, c’est que – Jamais tu ne me regardes là où je te vois. – Inversement, ce que je regarde n’est jamais ce que je veux voir.[2] »

[Photos ci-dessus et ci-contre : Carlos Ginzburg, L'Homme invisible, Disneyland, 2012.]

 
 
3. Le jeu du voir et du regard
 

Le regard est de l’ordre du vécu intra-personnel, insondable et foncièrement égotique, voire narcissique ; il ne peut être sondé ni révélé – encore moins représenté – par une somme de scènes oculaires puisées dans la seule apparence des choses. Le jeu du voir et du regard s’exécute avec l’angoisse ou l’insatisfaction liées à l’ambiguïté viscérale, innée, qu’il recèle, puisqu’il me renvoie, indéfectiblement, vers l’horizon de l’au-delà de la vision, vers le sens de mon incomplétude, de mon existence comme manque définitif. Le regard de « l’Homme invisible » est la manifestation des désirs insatisfaits de l’être humain en « appel d’être », et comme tel il appelle lui-même (Carlos Ginzburg_L'Homme invisible (5)_GayPride, Paris_2012comme pris au piège même du regard désirant) des regards manqués, des regards qui ne regardent jamais en face, voire ne soupçonnent même pas, ce « je » intime et désirant qui trame mon existence. Des regards invisibles pour l’œil-réceptacle.

 

[Photo ci-contre : Carlos Ginzburg, L'Homme invisible, GayPride, Paris, 2012.]
 

Inversement, le voir (celui de l’œil-organe) est de l’ordre du vécu interpersonnel, et à ce titre deux visions différentes peuvent optiquement s’équivaloir, par le jeu des perspectives oculaires, mais alors vient se greffer inconsciemment sur mon voir en quelque sorte « naturel », le regard désirant – et insatisfait – du manque à être, qui me fait occulter la scène que je voudrais réellement appréhender dans sa réalité pure, irréductible au désir. Les séries photographiques potentiellement illimitées de L’Homme invisible – en raison même de l’itération infinie du regard désirant – signifient, d’une certaine manière, l’impossibilité, c’est-à-dire ici l’impuissance, de toute emprise du regard sur la réalité cachée et labyrinthique d’autrui dans mon champ de vision. Mais aussi, en contrepoint, elles réfèrent à un sens philosophique qui est celui de l’idéalité des choses et du Monde, cette idéalité avec laquelle les philosophies occidentales, depuis Platon, ont constitué la trame originelle des êtres et du Monde, leur vérité transcendante que seule l’intuition intellectuelle des Idées pouvait atteindre selon Platon – et dont Jacques Lacan disait qu’il s’agissait de l’effet castrateur d’un manque à être, véhiculé par le regard comme projection imaginaire indépassable. « Jamais tu ne me regardes là où je te vois. – Inversement, ce que je regarde n’est jamais ce que je veux voir»

 

 


 

[1] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, 19 février 1964, in Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Éditions du Seuil, 1973, p. 89.

[2] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XI, 4 mars 1964, ibid., p. 118.

 

 

 © Jean-Claude Chirollet



18/01/2013