Carlos Ginzburg (2) / Réseaux, Rhizomes neuronaux - Arts / Numérisation / Fractals

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Carlos Ginzburg (2) / Réseaux, Rhizomes neuronaux

 

 

 

 

Le rhizome neuronal des réseaux informationnels

 

 

L'image numérique de l'œuvre de Carlos Ginzburg, présentée ci-dessous et décrite en fin d'article, bien que de qualité suffisante pour le Web, gagnerait beaucoup en finesse de détail à être numérisée, affichée à l'écran ou imprimée en très haute résolution.

 

 

 

Les œuvres fractalistes de 1997-1998 et 1999-2000 amplifient considérablement la thématique anthropologique des origines informationnelles de la complexité psychosensorielle de l’être-au-monde. La technique mixte sur panneau de bois rectangulaire (contreplaqué) demeure analogue à celle des années antérieures. Au collage aléatoire omnidirectionnel d’images fragmentaires pléthoriques, découpées ou déchirées, préalablement classées et sélectionnées en fonction de leur thématique informationnelle et de leur contenu sémantique, puisées abondamment parmi les
illustrations populaires et les photographies de presse les plus diverses – images publicitaires, pornographiques, humoristiques, historiques, scientifiques, techniques et artistiques, monochromes ou en couleurs, de journaux, revues spécialisées, bandes dessinées, affiches et documents iconographiques de toute nature –, est associé Carlos Ginzburg, Excès, série Le Réseau neuronal de la socio-culture, 1997, mixed-média, images numérisées, 1,2 x 1 m structurellement un réseau hyperdense de tracés picturaux plus ou moins épais à l’acrylique qui sillonnent exhaustivement la surface du tableau et surchargent optiquement l’information iconographique.

 

En second lieu, la pixélisation infographique très visible d’un fragment d’image numérisé, agrandi et anamorphosé (étirement oblong de l’image), apposé sur une mince surface de contreplaqué (d’environ 0,3 × 40 × 50 cm) fixée au centre du tableau, complète ce dispositif plastique de fond en lui apportant une zone en relief qui s’impose immédiatement au regard, à la manière d’un mini-tableau dans le tableau. Ce mini-tableau central comporte une constellation de lettres capitales très massives, tracées manuellement à la peinture noire ou blanche, formant un mot qui détone sémantiquement par ses connotations politico-culturelles (par exemple B-O-M-B-E, C-Y-B-E-R, N-E-A-N-T ou P-O-W-E-R). La surface en léger surplomb de ce mini-tableau digitalisé crée une discontinuité plastique avec celle de l’arrière-plan sur lequel il se détache. Mais on observe également un souci de rattachement au fond par le jeu du réseau enchevêtré des lignes peintes buissonnantes qui raccordent formes d’avant-plan et formes d’arrière-plan. L’ensemble de l’œuvre (de format moyen 1,5 m × 2 m, ou de format plus restreint) est enduit de résine polymérisée parfaitement transparente.

 

De nombreux tableaux de Carlos Ginzburg peuvent être regardés comme de véritables métaphores des réseaux et des banques de données informationnelles éclectiques, dont se nourrissent voracement – et que produisent pléthoriquement – les systèmes d’information multimédias du monde moderne. Mais, au travers des réseaux mondiaux de communication, c’est l’instauration d’une sorte « d’hyper-conscience » informationnelle qui est ainsi mise en jeu, en dehors de tout consentement exprès de la part des acteurs sociaux. L’interrogation de l’artiste concernant ces hyper-réseaux d’information, dont l’Internet représente aujourd’hui l’apothéose informatique, vise à problématiser la question de l’émergence possible d’une auto-réorganisation permanente des systèmes socio-culturels façonnés inconsciemment par l’univers de la sphère hypermédiatique qui écarte le concret et la singularité au profit de l’immatériel numérique et de l’universalité virtuelle.

 

À l’image du rhizome neuronal des réseaux d’information buissonnants, en expansion chaotique difficilement contrôlable, les tableaux de Carlos Ginzburg veulent engendrer chez le spectateur une conscience aiguë de l’excès d’information qui sous-tend ou régit les modes de vie modernes, en constante transformation, propres aux sociétés qui détiennent les structures industrielles de la communication médiatique. Il suscite par ce moyen le sentiment flou mais incoercible de l’ambiguïté, pernicieuse autant que séductrice, qui s’attache à la valeur culturelle des usages sociaux de l’information. Aussi, en arrière-plan de cet aspect interactif et transitionnel de la production et de la diffusion de l’information médiatique, est posée implicitement la question politique de l’exclusion de cet « ordre informationnel » mondial dont les pays en état de grande pauvreté économique subissent la sanction impitoyable : l’excès d’information coexiste en toute impunité avec son absence quasi totale en certains lieux du globe terrestre. L’espace géographique de la mondialisation de l’information est un espace troué, inégal, non homogène, dont l’hyperdensité cohabite avec le vide quasi intégral.

 

L’artiste croit y voir la rançon de la surcroissance des réseaux médiatiques devenus immaîtrisables car proliférants, mais obéissant sans état d’âme aux lois du marché économique et de la politique de mise en œuvre des réseaux de communication conduite par les États. En outre, plus l’information sature à l’excès les mémoires matérielles de nos modernes systèmes d’archivage, plus elle s’hypertrophie anarchiquement, devenant omniprésente, souvent redondante, voire parfois invérifiable, exigeant des temps de consultation de plus en plus importants. De l’excès d’information au risque de son inutilité partielle ou de son inexploitabilité, le pas pourrait être facilement franchi, en fonction directe de l’inflation rhizomique des réseaux multimédias.

 

 

→ Le tableau ci-dessus : Carlos Ginzburg, EXCÈS, série Le réseau neuronal de la socio-culture, 1997, 

collage, peinture acrylique, cinq images numérisées et collées sur cinq petits panneaux de contre-plaqué, 1,2 m × 1 m. – Il est conseillé de renforcer la luminosité de l'écran, afin de révéler plus nettement les détails.

 

 

 © Jean-Claude Chirollet

 

 

Texte en partie adapté de mon livre : Jean-Claude Chirollet, Art fractaliste – La complexité du regard, Paris, Éditions L'Harmattan, Coll. Champs visuels, 2005, p. 85-87.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



13/03/2012